GRAPHISME DANS LA RUE 2001 (L’architecture, la rue comme espace utopique)

Lieux heureux, nulle part
(Utopie, du grec : EU-topos, U-topos)
« Là où il n’y a rien, tout est possible, là où il y a de l’architecture, rien (d’autre) n’est possible» (Rem Koolhaas, «Clowns», S, M, L, XL)
Utopie et architecture sont-ils deux concepts inconciliables? Oui, à en croire l’histoire des utopies classiques: quand les utopistes concevaient une structure sociale et politique parfaite, l’architecture pensée pour l’accueillir était élémentaire, et évoquait plutôt la répression, la planification, l’autoritarisme. De plus, sa localisation était indifférente au lieu réel, elle reposait plutôt sur une géographie imaginaire: une île inconnue, un continent lointain, …
«L’air de la ville nous rend libres» chantait un poète du Moyen Âge - la ville de son temps avait un caractère organique, vivant et asymétrique, loin des paradigmes rationnels de l’utopie codifiée - par contre, «l’air de la ville utopique», une fois réalisée (phalanstères, communautés idéales autonomes, villes nouvelles strictement planifiées, ...), a l’air de n’avoir jamais libéré personne.
D’autre part, l’utopie des architectes en tant que créateurs d’espaces qui n’existent pas ou pas encore, reste souvent formelle: elle dilate une formule expressive et se pose hors du domaine des réalisations possibles. C’est une architecture imaginaire, visionnaire, mais qui ne constitue pas pour cela une évasion hors du réel, au contraire, elle assume une fonction de contestation de la réalité, de compensation des insatisfactions du présent, et pourtant d’élément de réflexion.

Graphisme dans la rue. L’architecture, la rue comme espace utopique.
Si nous tenons compte des références historiques et culturelles que l’adjectif «utopique» évoque en architecture, le titre de «Graphisme dans la rue» 2001 apparaît alors comme une énigme (littéraire: une contradiction poétique dans tous les termes).
À savoir :
1) comment donner lieu et forme à cette architecture, cet espace «sans lieu», qui n’existe que dans l’«ailleurs» de notre imagination?
2) parmi les personnalités invitées à répondre à cette question étaient des architectes, mais présents en tant qu’affichistes – double difficulté: comment donner une image graphique à l’image architecturale (à un projet d’architecture) pour la communiquer «dans la rue»?
3) «Graphisme dans la rue» en déployant ses images utopiques sur les murs des parcs et sur les panneaux de la banlieue, ne transforme-t-il pas déjà la rue xy de Fontenay en un espace utopique ?
Nous voilà pris dans un jeu de miroirs.

Les affiches utopiques, donc.
L’enjeu pour les participants n’a donc pas été d’afficher de simples plans d’architecture ou des photographies, mais d’ouvrir à travers les images, des espaces différents, inattendus.
Ainsi, le long mur graphique et utopique a vu s’aligner des espaces archétypes, des formes archaïques et universelles, des plans de ville à découper; il a enregistré des préoccupations communes aux créateurs d’espaces à habiter comme la mobilité, l’urgence, l’identité.

Le plasticien Antonio Gallego (qui avait inauguré «Graphisme dans la rue» en juin dernier en affichant ses images dans toute la ville) a proposé ses demeures premières ou anarchitectures qui nous déplacent radicalement de la «normalité» de notre manière d’habiter pour nous amener dans l’ailleurs des origines, de l’enfance, des nomades. Elles évoquent des refuges archaïques, des mondes lointains, un tremblement (de terre) de la pensée normalisée.

Les architectes/graphistes du studio Tam ont voulu utiliser la grande vitalité des enfants en leur proposant de bâtir ensemble de grandes maquettes colorées de villes (à Fontenay, avec des classes de primaires dans le cadre d’ateliers de construction), et ce grâce au double usage de leur affiche/patron. C’est bien une image-objet à réaction ludique qu’ils laissent (à son destin de) se transformer dans des jeux de possibilités sans fin.
D’ailleurs, la recherche architecturale et graphique de ces architectes s’inscrit dans un monde symbolique et figuratif, explore l’utilisation de morphèmes élémentaires reconnaissables, joue avec l’anthropomorphisme de certains éléments d’architecture et de certains objets.
Ils ne peuvent concevoir l’u-topie qu’au sens fort du terme: le refus de s’enfermer dans un lieu (et dans une image passive), dans une seule forme de détermination.

Claire Petetin et Philippe Gregoire, architectes, recherchent la vitalité des formes urbaines différentes, modifiables, dynamiques, ... leur étude des habitats alternatifs débouche dans un premier temps sur une proposition «d’habitat-valise», maison-vêtement technique, dépliable, comme une seconde peau, capable de requalifier positivement les lieux à l’abandon. Leur recherche s’inscrit dans un projet global qui propose une stratégie de soutien aux cités malades par une «réhabilitation virtuelle» et produirait des lieux de créations et de rencontres.

Enfin, l’affiche des architectes Francesco Fantoni et Paula Nolff nous parle de leur ruetopie. L’image, et surtout le texte qui l’accompagne, évoquent le déroulement de leur projet, né d’une réflexion sur les pistes des migrations. Un voyage de la pensée pour arriver au projet utopique d’une route caravanière moderne sur laquelle les migrants se déplacent grâce à des «unités d’espace» (des maisons-archétype mobiles, des instruments intelligents de voyage et d’habitation confortable).
Le moyen de transport même, qui dans la réalité est souvent le vaisseau (camion, avion) mortel d’une très longue odyssée, devient dans ce projet un moyen protecteur de vie et d’identité, qui rend sa dignité à la nécessité du déplacement et favorise des regroupements éphémères ou durables, à géométrie et à géographie variables.


Antonio Gallego :
«demeures premières» ou «anarchitectures»

« L’école publique représente un espace horizontal pour l’apprentissage d’un savoir et des règles de vie en société et "pourquoi pas" la découverte de l’Art.
(...) à Fontenay-sous-Bois j’ai recherché la participation directe des enfants à la création de ma nouvelle affiche. J’ai proposé une structure en bois (qui suggère une tente) recouverte d’un grillage où viennent intervenir librement des groupes d’enfants avec des matériaux récupérés chez eux : pots et bouteilles en plastique, jouets cassés, tissus, vêtements etc.
Pour Graphisme dans la rue mes propositions de demeures premières déclinent chacune un matériaux (bois, pierre, terre, feutre et objet), des usages et des modes de vie (rurales, enfance, éphémères, sédentaires, nomades). Elles se confrontent enfin à la "verticalité" de nos tours ... »


Studio TAM :
la rue utopique c’est toi!!!

« Regarde l'affiche et imagine: la ville est dans l'affiche et nous devons la bâtir, lui donner une forme!
Coupe, colle, colore, dispose, voilà ta ville.
Imagine-la comme une maquette de la ville où tu aimerais bien courir, observer, jouer.
Dispose les petites maisons, et pense aux rues, aux places et aux arbres.
Comment les voudrais-tu?
Tu peux transformer les petites maisons si tu veux : tu peux les colorer ou bien rajouter des éléments nouveaux.
Il y a beaucoup de façons possibles de combiner les éléments d'une ville, et puis il y a les éléments de la nature : imagine un lieu et sa géographie, imagine une ville avec la vie de ses habitants ...
Imagine une histoire, voilà ta ville : raconte-la avec tes maisons, tes arbres ... »
(texte donné aux enfants des ateliers de construction)


Claire Petetin et Philippe Gregoire,
ARCHITHERAPIE 1


L'architecture a elle encore un rôle à tenir, alors que son "temps de gestation" ne parvient plus à coller à la rapidité des mutations contemporaines ? Sa plasticité exorbitante, sa massivité, reflètent elles les comportements actuels qui aspirent à de plus en plus de légèreté ; de dépouillement ? Sa solide présence est elle encore de quelque poids au regard de la conscience nomade qui se développe de part le monde ? Face aux problèmes majeurs qui marquent notre époque : les destructions massives de patrimoines dues aux guerres ; les migrations de populations qui en découlent par exemple, les réponses apportées les plus appropriées sont-elles de son ressort ? … ?

L'architecture propose t' elle encore un projet sociétal, comme le font des disciplines telles que la biologie moléculaire et la création des biotechnologies, la physique nucléaire, ou la recherche spatiale ?

Ne manque il pas en France en ce début de 21ième siècle un renouveau idéologique qui puisse permettre aux architectes d'explorer de nouvelles dimensions à la discipline à laquelle ils croient tous pour encore un peu de temps : l'architecture ?

Dans les années 70 un basculement épistémologique s'est opéré en architecture, qui proposa en lieu et place d'urbanisme lourd, et d'architectures rigides, des objets hybrides entre architecture, produit de consommation et design. De cette réflexion et de ces générations de produits a découlé toute une exploration fertile sur la place et les formes possibles d'"architectures".

C'est actuellement dans le nouveau cadre de la mondialisation, en intégrant la dimension nouvelle des technologies de la communication, de l'instantanéité des échanges sociaux et économiques dans ses processus conceptuels, que l'architecture peut participer aux profondes mutations en cours aujourd'hui.

Architectures en glissement progressif du pérenne vers l'instable :

L'architecture peut enfin se convertir en des états de "situations préhensiles ", pour les individus auxquels elle s'adresse, et jouer son rôle d'interface dans la relation de l'individu au monde, en intégrant sous forme de protocoles, les possibilités que lui offrent les nouveaux champs de la communication informationnelle. Préhensile signifiant manipulable et modifiable tel un ballon que l'on gonfle et dégonfle, et qui par ses deux états (initial et final) et par l'infinité des états intermédiaires nécessaires au passage de l'un à l'autre, se modifie indéfiniment.

La place de l'architecture dans le contexte de l'évolution des modes de vies contemporains. Elle n'est plus ce seul abri, mais est maintenant à replacer et à légitimer face à chacune des situations auxquelles elle tente de correspondre. Elle est à légitimer par rapport à la notion
d'individualité même, à celle de la spécificité de chaque relation individu/espace/moment; à la notion de situations temporaires et non plus à celles de présences pérennes. Négocier sa présence au réel propose le passage d'une façon de faire tenue par les " professionnels de la
profession " (J.L.Godard), d'un mode endogène par rapport à l'acte de conception, à un mode exogène qui sollicite ce qui est " en dehors ".
Négocier sa présence au réel est aussi une attitude partant du constat que : " l'architecture naît de l'intérieur " : de la relation personnelle de chaque individu à son environnement, à chaque instant. Que l'architecture n'est seulement qu'une des interfaces qui situe l'individu à son milieu. Que ces relations individu/architecture ne cessent d'évoluer au fil du temps, au travers de situations, et doivent accoucher de formes d'architectures appropriables.
L'architecture simple moyen, propre lien, de la relation de l'individu à un territoire à un moment donné.


Luana architetti (Francesco Fantoni et Paula Nolff)
MIGRA. Une ruetopie cheministe


Les frontières sont des signes forts d’exclusion et d’exercice du pouvoir, les migrations qui les traversent, des phénomènes puissants et révolutionnaires, souvent moteur de grands changements et de progrès.
Les frontières de l’Europe de Schengen sont parmi les plus dures et les plus définies bureaucratiquement de l’histoire. On voudrait maintenir hors de ces limites des peuples pour lesquels la migration n’est pas un choix mais bien une nécessité primaire.
Nous avons été profondément frappés par les événements dramatiques que cela a engendré ces dernières années. Le débarquement de milliers d’hommes et de femmes sur les côtes d’Europe, les corps abandonnés sur le bord des autoroutes, étouffés dans les camions, les camps d’accueil, l’abandon symbolique de l’identité aussitôt passée la frontière. Une réponse à la nécessité de la migration et à la mobilité comme droit inaliénable s’impose.

Les routes des migrants existent : ce sont des pistes battues quotidiennement, semées d’étapes douloureuses, d’arrêts, de vides, de moments symboliques.
Ce que nous proposons c’est de donner une forme à cette longue piste qui se dénoue à travers l’Europe, de la transformer en voie à double sens, perméable et riche, source non seulement de souffrance et de nostalgie, mais aussi d’enrichissement pour les migrants et les peuples touchés.
MIGRA c’est une route caravanière moderne, ponctuée de lieux d’arrêt et d’échange, le long de laquelle les migrants peuvent se déplacer dans les deux sens, sans être contraints d’abandonner leur identité et apportant leur culture comme monnaie d’échange et occasion d’interaction.
MIGRA se superpose aux anciens tracés, aux routes de pèlerinage et de commerce, mais aussi aux routes de conquête, d’invasion et de colonisation que l’Europe a construits dans le temps, pour les régénérer.
Le migrant ne part plus seul: il voyage avec un espace qui lui appartient, une unité d’espace qui représente une maison archétype, un lieu protégé et familier, un refuge pour son identité. Les unités de voyage de MIGRA sont des espaces neutres: ils n'appartiennent à aucun lieu mais bien au migrant, à sa culture et à sa personnalité. Ce sont les unités fondamentales qui, au cours du voyage, à l’occasion de regroupements lors des arrêts ou de l’installation à l’arrivée, composent un nouveau paysage : la migration devient visible et acquiert dignité et sens à tout moment. Le long du chemin se définissent des lieux de repos, de répit ou d’établissement. Sur cette piste, la liberté de mouvement est organisée en bandes parallèles, comme le courant d’un fleuve où les choses, sur les bords, tendent à se sédimenter et à rallentir la course. Le hasard et la volonté des hommes conduisent au regroupement, à l’échange. D’un groupe d’unités peut naître une communauté locale, tout comme l’interaction avec une communauté existente peut engendrer de nouvelles façons de vivre, manger, penser, de nouveaux noyaux.
Quand elles ne servent plus, ces unités sont laissées à d’autres qui peuvent les réutiliser en ajoutant leurs propres signes aux précédents, les confondant ou les superposant, les laisser reposer ou les remettre en marche.


Habiter, quelque part
Troisième volet temporel de « Graphisme dans la rue » 2001 : l’exposition de Dominique Cartelier (janvier 2002), en résidence sur les quartiers Jean Zay, Les Larris à Fontenay.
« Expérience humaine, paysagère et esthétique essentiellement urbaine, elle propose un regard documenté sur la vie dans la ville.
Par une approche rigoreuse du visage, du paysage « negocié », refusant l’emphase et le débordement, la série pose la question de la place de chacun dans l’univers urbain.
Elle s’interroge sur le sens du mot « HABITER ».
Elle s’organise en plusieurs temps : les rencontres, les paysages, les choix, les paroles ... Les gens participent à l’action, ils donnent leur point de vue.
Entre les images et les mots, une histoire urbaine s’entrevoit, intime et collective, elle souligne l’attachement de chacun à son lieu de vie et participe à la prise de conscience de notre résponsabilité dans le mouvement des paysages : altération, évolution, aménagement ...
On habite tous un lieu, reste à découvrir comment le lieu nous habite ».